Comprendre la crise de nos sociétés, vol 1 : le bien-être au travail

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Photo by Lance Anderson on Unsplash

Quel est le point commun entre bien-être au travail, enjeux écologiques planétaires, fracture sociale, mode des spiritualités orientales, fuite en avant technologique et coûts de la santé toujours plus hauts ? Réponse : le matérialisme. Et, une crise de la spiritualité concomitante.

ous y sommes, le matérialisme a définitivement remporté la victoire sur nos cervelles d’européens. Je dis européens ici, et par précaution je pourrais même limiter la sphère dont je parle ici à la francophonie, peut-être une part des anglo-saxons, mais encore, je ne fréquente pas suffisamment d’anglais vivant sur sol britannique pour me prononcer. Peut-être que le propos que je développerai ici pourrait être généralisé à une part plus large de l’occident, mais il ne m’appartient pas d’en juger.

Ce qui est en train de se passer dans nos contrées ressemble à cette image de l’éléphant dans un couloir. On incrimine les politiciens, on incrimine les banquiers, on incrimine les élites, on incrimine surtout et essentiellement la pensée « néo-libérale » comme on l’appelle maladroitement, on incrimine le « capitalisme ». Mais on rate l’évidence. L’éléphant est là, énorme, impossible à rater, et pourtant…

C’est le matérialisme qui a gagné, et qui gangrène toutes les strates de nos sociétés. Mais il faut préciser. Je parle ici d’une forme particulière du matérialisme qu’on pourrait appeler « technico-scientifique ». Et même, si je voulais pousser encore un peu la caricature je dirais simplement : la « science » a gagné. La « science » a remporté la partie. Elle est omnipotente, omniprésente. Elle a gagné la capacité de trancher dans n’importe quel débat, dans n’importe quelle sphère de l’existence humaine. Dans la médecine, dans la politique, dans l’économie, dans la technologie, dans l’urbanisme, dans la sociologie, et, plus effrayant peut-être, dans la psychologie.

Il convient, d’emblée, d’écarter un malentendu. Je crois, pour ma part — et qui suis-je pour me prononcer là-dessus mais rendez-vous compte qu’aujourd’hui ce genre d’assertions se font à la pelleteuse dans n’importe quel média que vous consultez — qu’il existe une « vérité », que l’on pourrait aussi appeler « connaissance correcte de la réalité et de ses lois ». En d’autres termes, je pense qu’il existe une représentation correcte d’une certaine zone du réel, contenue dans un espace-temps limité, avec un degré d’investigation sur ce morceau de réel défini. Prenons une image. Vous êtes assis à une table, devant vous une feuille de papier et un briquet. Vous pouvez savoir, en vous référant à des lois correctes qui s’appliquent au morceau de réel que vous pouvez observer avec vos outils de mesure, qu’en amenant la flamme du briquet vers la feuille, cette dernière prendra feu, à moins qu’elle ne soit mouillée, qu’il n’y ait pas assez d’oxygène dans la pièce et ainsi de suite. En ce sens, vous vous rapprochez dans cette expérience d’une connaissance correcte de la situation. Sauf que, si vous aviez la capacité de zoomer cent milliard de fois sur ce qui se passe à l’intérieur du papier, et de la flamme, peut-être que les choses vous apparaitraient complètement différemment et qu’à ce niveau là du réel rien n’a en fait pris feu, rien n’a été consumé, et si vous aviez l’énergie d’intervenir sur ce morceau là du réel vous pourriez probablement effectuer des choses qui vous paraissaient impossibles quand vous étiez assis devant votre papier. Or, ces deux niveaux de réalité coexistent à tout moment. Ni l’un, ni l’autre, ne peuvent être appelés « réalité ». Tout dépend de l’énergie que vous avez à disposition, des outils de mesure, etc.

Pour simplifier je dirais que je pense que l’humain a parfois accès à certaines vérités, lorsqu’il suit les étapes d’un raisonnement qu’on pourrait appeler « logique », et qu’il fait reposer ce raisonnement sur une observation fine d’une partie du réel. Plus on découvre d’espaces du réel, plus on affine notre compréhension de celui-ci, mais à chaque fois c’est un processus où l’on doit tout remettre en doute momentanément, individuellement et collectivement, pour pouvoir ensuite reposer un jalon, jusqu’à ce que celui-ci s’effondre.

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Photo by Omar Prestwich on Unsplash

Nous confondons science et technologie

problème est qu’aujourd’hui, à la place de cette vision « correcte » de la science nous avons personnifié, et construit une sorte d’avatar de la science qui serait « en dehors de l’homme », accessible à tout moment, facile d’accès même dans un sens, disponible à l’envie, alors qu’elle est devrait plutôt être perçue comme un don, une éclaircie, un moment de lucidité lumineuse qui s’offre en de très rares occasions aux personnes qui osent dédier leur vie à la quête de la compréhension d’un tout petit morceau du réel. Actuellement, nous sommes plutôt en train de véhiculer un modèle dans lequel il y aurait quelque part une « science » impersonnelle, objective, disponible, sur laquelle on puisse « par défaut » se reposer pour continuer de construire et reconstruire. Ce que l’on oublie de mentionner c’est qu’à chaque instant, à chaque nouvelle découverte, à chaque nouvelle expérience humaine, cet édifice qu’est la science s’effondre tout entier. Et surtout, surtout : la science n’est pas un socle sur lequel bâtir. La science c’est la poursuite d’une vision correcte de la réalité qui, « si elle est instrumentalisée pour produire des bien matériels », n’est plus du tout de la science. C’est de la technologie. Nous confondons science et technologie.

Pour prendre une image, on atteint plus la science dans une sorte de contemplation platonicienne et désintéressée, à l’âge de 80 ans, en regardant la nature, ou les autres êtres humains, précisément au moment où la science nous a fait comprendre qu’on ne pouvait pas intervenir sur ce qui se passait sous nos yeux, qu’à vingt ans, en manipulant des lasers et des éprouvettes pour tenter de sauver l’humanité. Notre société a donc façonné une image complètement faussée de la science. Elle se repose sur cette image, sur ce personnage qu’est devenu la science, pour continuer d’aller de l’avant, de produire, de construire, et d’essayer de guérir l’humain, d’accéder au bonheur, à la richesse, etc. Ce que l’on a oublié là-dedans c’est l’importance de la croyance (ou de l’intuition, dans un sens).

En fait, chaque être humain, ne connaissant qu’une infime portion du réel, croit en certaines choses, même s’il n’en a pas conscience. C’est juste la base du comportement humain. Je ne peux pas tout connaitre, donc je suis obligé de faire intervenir des raccourcis, qui sont équivalents à des croyances. Ici, il conviendrait de revenir au projet de Kant, souhaitant limiter le savoir pour laisser place à la croyance, comme il le disait à peu de choses près. Je peux me reposer sur des croyances collectives qui tout à coup, puisqu’elles sont partagées par beaucoup se font passer pour de la science… Certes. Ou alors je peux avoir mes propres convictions, avoir mes propres lectures, expériences, références, sensibilités, qui m’orientent vers mes croyances. Aujourd’hui, on a complètement oublié l’importance de ces croyances. Ce qui nous amène aux impasses actuelles dans les différents domaines de l’activité humaine traités ci-dessous.

Bien-être au travail

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Photo by Nastuh Abootalebi on Unsplash

Le XXIème siècle devra être orienté sous l’angle de la production de bien-être

des problèmes majeurs de nos sociétés est la question du bien-être au travail. Les grandes boîtes d’audit l’ont compris. Les projets de Deloitte, Future of work, ou de McKinsey, Tech For Good, eux-mêmes reposant sur des études ayant commencé à apparaître dans le courant des années 2010 sur la question du Bonheur Intérieur Brut, en sont le signal. C’est un réel problème. Les nouvelles technologies de l’information, l’automatisation de certaines tâches, l’intelligence artificielle, la robotisation aussi, créent de l’insécurité dans beaucoup de secteurs de l’emploi, en menaçant de remplacer des acteurs humains. Mais les réponses que l’on donne aujourd’hui à ces problèmes sont de l’ordre du serpent qui se mord la queue : les technologies vont menacer des emplois, mais en même temps ces technologies pourront en créer des nouveaux. Bien.

Je pense pour ma part que le problème auquel nous devons faire face dans ce secteur a un rapport avec la question du matérialisme technico-scientifique, ou du moins de la dévaluation du principe de croyance comme moteur humain. Mon hypothèse est la suivante : le XXème siècle a été orienté sous l’angle de la production de biens, ce que l’utilisation du produit intérieur brut comme indicateur principal de la santé d’une nation illustre plutôt bien. Le XXIème siècle devra être orienté sous l’angle de la production de bien-être. Nous demandons aujourd’hui aux employés d’avoir le courage de se redéfinir. Ils doivent apprendre à être flexibles. Ils doivent apprendre à apprendre continuellement, se former quotidiennement, acquérir de nouvelles capacités, développer leur créativité et leur inventivité plutôt que de se cantonner à des tâches qu’ils ont toujours effectuées, de façon mécanique.

Or, je pense que le changement de mentalité devrait en premier lieu concerner les dirigeants. Ce sont eux qui doivent en premier lieu sortir d’une mentalité XXème siècle. Ils doivent apprendre à diriger à partir de leurs croyances, et non à partir d’estimations chiffrées de la rentabilité d’un produit dans un marché potentiel. Ils doivent apprendre à sortir de la logique du produit, pour entrer dans la logique du modèle. Ce sont les dirigeants, et non les employés, qui doivent changer leur manière de procéder, dans un premier temps. Les dirigeants devraient aujourd’hui être capables de formuler les visions du monde qui sont les leurs, les valeurs qu’ils souhaitent défendre, et les croyances quant à l’homme et à la société qu’ils défendent. C’est loin d’être le cas. Dire : « nos valeurs sont l’excellence, le partage, et l’innovation », c’est ne rien dire du tout. Autant dire : « je crois au Bien ». Les leaders d’aujourd’hui devraient être capables d’affirmer des croyances plus fines, plus précises sur la réalité. « Je crois que le but de la vie humaine est de se procurer du plaisir. Je crois que la chose la plus importante sur terre est la maximisation des plaisirs procurés par les sens. Je pense que l’homme veut avant tout expérimenter des sensations agréables. Raison pour laquelle je focalise toute mon attention sur la création d’une substance chimique pouvant lui procurer les sensations les plus agréables possibles. » Voilà un véritable business-plan.

L’époque des entreprises orientées par la création d’un produit est révolue

Qu’est-ce cela permet du point de vue du problème du bien-être au travail ? Beaucoup de choses. Premièrement, cela permet à des employés de savoir pourquoi ils travaillent dans une entreprise plutôt qu’une autre. L’époque des entreprises orientées par la création d’un produit est révolue. L’entreprise, aujourd’hui, doit avoir comme point de départ une vision du monde, une croyance, portée par ses dirigeants, qui ensuite prendra toutes les directions possibles en termes de projets, de plateformes, de produits, d’événements, de communications, de changements de direction, de découvertes, pour tenter de réaliser et d’appliquer cette vision du monde.

Deuxièmement, cela permet de sortir de l’impasse des investissements dans laquelle nous nous situons aujourd’hui. En tant qu’investisseur, parmi 400 projets qui se présentent tous comme une application révolutionnaire qui serait capable de « disrupter », comme on dit, le secteur du transport, laquelle je choisirai ? En revanche, si je peux choisir parmi 400 propositions différentes de ce que « devrait être la société » selon les leaders de ces boîtes en question, je pourrais voir ce qui fait écho en moi, et choisir plus aisément. L’un me dira peut-être « je crois que dans trente ans plus personne ne prendra le bus »… Bien. Un autre me dira : « et bien c’est une opportunité de créer un nouveau secteur de marché ! ». Disqualifié. Enfin, un troisième me dira : « je crois que la chose qui importe le plus à l’être humain c’est d’avoir la capacité de se déplacer très vite, mais uniquement sur un nombre de trajets relativement limités. Nous n’avons pas besoin de pouvoir aller absolument partout, nous avons simplement besoin d’aller très vite à quelques endroits choisis. Raison pour laquelle je souhaite mettre en place ce système permettant de définir dix trajets de préférence — vers sa famille, vers ses amis les plus proches, vers sa destination de vacance préférée, vers son travail, etc. — que je serai à même d’effectuer super rapidement par un système de taxis porte à porte ultra rapides à tarifs préférentiels, quitte à devoir payer un peu plus et attendre plus longtemps pour faire les trajets qui sortent de mes lignes pré-déterminées. » Ahh… Voilà un projet qui repose sur une croyance, sur une vision du monde. Je peux y adhérer, ou alors me dire que je ne crois personnellement pas du tout à ça et passer mon chemin.

Nous entendons souvent dire que les employés doivent apprendre à développer de nouvelles capacités. Mais la première chose à faire c’est apprendre aux dirigeants à s’adapter à ce nouveau monde qui s’offre à nous. Ce sont eux qui doivent changer leur façon de faire en premier, si ce sont vraiment des leaders. Les dirigeants de l’époque précédente devaient posséder des capacités techniques : vitesse de calcul, connaissances fine des processus de production du produit qu’ils vendaient, savoir-faire pratiques, maîtrise des outils, connaissances « scientifiques », ou du moins théoriques du secteur concerné.

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Photo by redcharlie on Unsplash

Les dirigeants de l’époque à venir devront posséder une meilleure culture générale, des expériences de vie plus diversifiées, une curiosité pour l’humain et le monde, pour les cultures, pour la psychologie, pour la philosophie. Ils devront être capables de se prononcer sur des questions de croyances, de visions, de projets pour l’humanité. Il n’y a rien là-dedans de fantasmagorique. Il fut un temps où ceux qui possédaient le pouvoir étaient les plus « éduqués », mais au sens de l’éclectisme, non de la spécialisation. Les empereurs, les rois, le clergé d’autres époques n’étaient-ils pas investis d’un pouvoir précisément parce qu’ils avaient des connaissances plus larges que précises ? Et ce que je propose ici n’a rien d’un retour un arrière, c’est juste un rééquilibrage, dans le but d’aller de l’avant, d’un monde où nous avons basculé pour une raison que j’ignore dans l’extrême de la technocratie, sans réussir à envisager aucun moyen d’en sortir. C’est comme si nous étions englués dans une version de la société où les dirigeants devraient être spécialistes d’un ou l’autre domaine, peu importe s’ils sont mêmes incapables de formuler la moindre croyance sur ce que devrait être l’homme ou la société… Tout au plus sont-ils capable d’écrire sur une landing page « nos valeurs : l’excellence, le savoir-faire, l’humain ».

Quel est le rapport avec la question du matérialisme ? Nous sortons d’un siècle qui a cru que l’humanité se sauverait par la production de biens. Des biens de toutes sortes. Des médicaments, des vêtements, des logements, des transports, des denrées alimentaires. Même nos services sont orientés sur la production de quelque chose : on communique, on crée un shop en ligne, un site web, on coupe, colle, reconstruit, délocalise des services, optimise le fonctionnement des boîtes en enlevant ici, en remettant là. Nous sortons d’un siècle qui a cru en la production de biens. Nous entrons dans une ère qui sera motivée par la production de bien-être, donc de compréhension plus fine du fonctionnement du psychisme humain. Nous avons besoin de valeurs, de sens, de choses dans lesquelles croire. Nous avons besoin de spiritualité. L’être humain ne peut se satisfaire de consommation de biens. Il est en perpétuelle quête de qui il est, de son origine, de sa destination. Tant que nous ne développerons pas un modèle dans lequel l’individu a le loisir de se plonger en lui-même, et d’exprimer ce qui en ressort, de chercher, et découvrir ce que sont ses croyances profondes sur lui-même, sur le monde, sur les choses, sur le travail, sur la famille, sur l’amour, sur la vie, nous ne réglerons pas le problème du bien-être au travail.

Note : dans le deuxième volume de cette série, j’aborderai la question du rapport entre le matérialisme technico-scientifique décrit ici, et la question de l’urgence écologique. À bientôt.

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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