Défense d’un certain libéralisme

Et si le libéralisme, qu’on considérait être l’ennemi public numéro un, n’en était pas un ?

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Je m’interroge, et, ayant du temps ces temps, je me plonge dans la lecture des penseurs d’une école politico-économique qu’on appelle école autrichienne. Je lis les oeuvres de Murray Rothbard, je lis des extraits de Ludwig von Mises, je lis des articles sur un site nommé « Institut Coppet » (https://www.institutcoppet.org/), et je me pose des questions.

Il faut se méfier des mots. Ils ont tendance à être mal employés, à se dénaturer, et finissent souvent par trahir entièrement le concept pour lequel ils avaient été forgés dans un premier temps. Il me semble que ce soit le cas de ce qu’on appelle libéralisme. Certains ont employé, pour éviter la confusion, le terme libertarianisme. Pourquoi pas ? Mais il me semble qu’on peut tout aussi bien continuer d’employer libéralisme, pour peu qu’on s’entende sur ce que cela signifie.

Avant tout, il faut s’accorder sur les principes de base. Le libéralisme repose sur un nombre d’axiomes restreints. En fait, si l’on suit la pensée de Murray Rothbard, par exemple, dans son oeuvre « L’éthique de la liberté », publiée en 1982, il n’y a qu’un seul axiome fondamental : le droit humain à partir duquel découle toute liberté est celui qu’il possède sur sa propre personne, et sur les biens qu’il a acquis légitimement. De cela s’ensuit l’idée que toute action qui limite la possibilité d’action d’une personne, qui entrave sa liberté d’agir comme il le souhaite, qui dépossède quelqu’un du fruit de son travail, est une action injuste. L’une des conséquences les plus importantes de cet axiome fondamental est que le plus grand voleur du XXème et du XXIème siècle est l’Etat moderne. Et là, on entre dans le vif du sujet. Un auteur comme Rothbard ne s’empêche pas une seule seconde de qualifier l’Etat de bandit absolu qui n’a rien à envier au Roi d’un système absolutiste, ou encore au suzerain d’un système féodal, le plus cynique dans tout cela étant qu’il agit aujourd’hui sous couvert d’être le garant du bonheur public… On exproprie en prétendant sauver l’individu. On peut se permettre, à ce titre, de rappeler qu’à toute époque celui qui possédait le pouvoir (même monarchique) a toujours prétendu agir en vue du bien commun, ce que la majorité de la population admettait sans problème, jusqu’au jour où elle se rendait compte du mensonge, et se rebellait…

Ca va loin… Ca va très très loin…

À ce stade là, il ne fait aucun doute qu’un lecteur contemporain s’insurgera immédiatement, prétendant que nous y sommes déjà, dans ce néo-libéralisme carnassier, ayant aboli toutes les règles, tous les contrôles, ayant institué un marché international qui détruit les petites gens au profit des tous puissants du commerce. Sauf que…

Sauf que, là où un retour aux oeuvres premières, et aux origines de ce libéralisme pur (tel qu’il est défendu, par exemple, par certains auteurs de l’école autrichienne, et pas tous, c’est le cas de Friedrich Hayek, qui semble avoir pris une autre tournure) peut être éclairant c’est que selon cette doctrine on devrait pulvériser non seulement l’Etat, mais aussi les frontières, les nations telles qu’elles existent actuellement (Mises, par exemple, défend une vision de la nation beaucoup plus souple, basée essentiellement sur la langue parlée, et qui pourrait sans problème disparaître, croître, renaître, fusionner, etc, selon le bon vouloir des individus qui la composent), et surtout, surtout, l’impérialisme guerrier. Et voilà, je crois un élément fondamental de distinction entre ce que l’on prétend être un libéralisme (ou néo-libéralisme) aujourd’hui et ce qu’il souhaitait être à son origine. Car, le premier axiome défendu par Rothbard, celui du principe de non-agression expliqué ci-dessus, vaut aussi et surtout pour les nations. Aucune guerre offensive n’est tolérée par un libéral de la « vieille école ». Or, c’est bien là le mode de fonctionnement des grandes « nations » modernes. Les Etats-Unis en tête, puis la France, l’Angleterre, et ainsi de suite.

Il est difficile, voire impossible de se représenter actuellement ce que pourrait être cette société libérale pure. Mais je crois, et c’est l’objet de cette réflexion, qu’une chose que l’on peut affirmer avec certitude est que nous ne sommes pas, mais alors pas du tout, en train de vivre dans ce système là. Je pense même que c’est le plaisir le plus grand de ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir, de voir que la majorité des intellectuels et des insurgés en sont encore à mettre toute la culpabilité sur l’idéologie néo-libérale, prétendant que c’est le libre marché international qui nous coule vers le fond, ce qui permet à un Trump de nationaliser à fond, dans une optique purement impérialiste, ou à un Macron de presser sur les boutons de micro-réformes fiscales comme si c’était là l’important, alors que la France est engagée dans des conflits armés au Mali, en Syrie, et qu’elle est intervenue dans les dix dernières années en Lybie, en Afghanistan, au Centrafrique, etc.

Par les temps qui courent, il me semble important de réfléchir à ce qui ne fonctionne pas dans nos sociétés, dans le but de définir un problème, et de tenter, avec l’aide de notre raison, de le régler. Or, je ne crois pas que le problème soit véritablement le libéralisme, du moins pas celui que des auteurs aussi pacifistes, et mettant au coeur de leur pensée le principe de la liberté de tout individu de disposer de soi-même, sans que personne ne prétende connaître mieux que lui ce dont il a besoin, que peuvent l’être Murray Rothbard ou Ludwig von Mises. S’il est un problème à régler aujourd’hui, c’est celui de la disparition de toute pensée, au profit de la polémique instantanée, et de tout dialogue d’idées, au profit de débats dans lesquels les intervenants ont été préalablement classés dans des micro-catégories, labellisés avant même d’avoir parlé, pour être bien sûr que les consommateurs idéologiques que nous sommes devenus puissent lire sur l’étiquette toutes les informations qui leur permettront de savoir avant même de l’avoir goûté quel sera la saveur de la sauce avariée avec laquelle ils boufferont leur propagande du jour.

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