Faiblesses des nouvelles pédagogies

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Je pense qu’au même titre qu’il est important, pour une société, de promouvoir les bienfaits d’une éducation égalitaire, il faut pouvoir en discuter aussi les faiblesses.

Je définis ici un système scolaire égalitaire par opposition à un système méritocratique. Dans les faits, ce système égalitaire se caractérise par une diminution maximale de la compétition entre étudiants, ainsi que de la diminution de la valorisation de l’excellence des résultats. Ce système évite expressément, et c’est là le défaut sur lequel j’insisterai le plus, de valoriser le talent individuel, représenté par l’élève bon partout et qui n’a pas besoin, au moins en apparence, de « travailler » (on peut déjà remarquer que ce concept de « travail » scolaire est tout à fait tronqué, parce qu’il ne prend pas en compte le travail intérieur qui s’effectue en chaque individu sous la forme de pensées, réflexions, cogitations, et qui est déjà difficile à estimer à l’âge adulte où l’on a conscience de son individualité, mais impossible à percevoir chez l’enfant). Je prends le cas particulier de cet élève « naturellement » doué, parce qu’il évite le piège de ce que j’appellerai la « valorisation compensatoire » et qui consiste, même dans un système scolaire égalitaire à s’accorder le droit de féliciter pour ses résultats un élève qui soit est bon dans une matière en particulier (auquel cas, et surtout si l’élève présente des caractéristiques asociales, qu’il n’est pas bon en sport, qu’il semble isolé du point de vue de la camaraderie enfantine, on se permettra tout de même de valoriser ses résultats, par compensation), soit a fourni un « travail » énorme que l’on tient à récompenser parce qu’il illustre bien cette idée de l’égalité des chances que l’on veut rendre sacro-sainte (la logique étant ici que si l’on récompense le travail, on récompense quelque chose auquel tous les élèves ont accès, par opposition au talent). Voilà pour les définitions.

Quelles sont les faiblesses de ce système ?

Pour commencer, il me paraît souffrir d’une incohérence fondamentale, et qui est très dommageable pour les enfants concernés : il possède des exceptions. Le sport, par exemple, ou les activités artistiques pures (je ne dis pas activités créatrices parce qu’au sens large, je pense, l’intelligence est toujours création, dans n’importe quelle branche, en revanche on verra bien que la créativité nécessaire à être excellent en langues, en mathématiques, en français, par exemple, ne rentrent pas dans cette exception dont je parle). Le sport est une exception au système égalitaire, parce que l’on ne se sent pas « coupable », on ne perçoit rien d’immoral, dans le fait de féliciter et récompenser des exploits sportifs. Un enfant qui excelle en basketball, en athlétisme, en football, en arts martiaux, sera toujours félicité pour cela. Dans les activités artistiques pures, telles que le dessin, la musique, la peinture, les créations sur textiles, la même chose que dans le sport se produit. Le problème est que dans ces deux secteurs personne ne se reproche la valorisation de l’excellence. L’enfant mérite qu’on l’applaudisse pour ses prouesses. Pourtant, cette excellence n’en est pas moins liée à des dons que l’excellence dans les matières proprement « scolaires ». Bien sûr, le travail peut compenser légèrement un métabolisme défaillant, mais cela au même titre que l’exercice rendra meilleur en mathématiques un élève partant avec un léger retard. Et voilà ce que l’on génère dans le cerveau de l’enfant doué pour les « branches dures » de l’enseignement : « pour moi, il n’y a aucun mérite, parce que j’ai plus de « facilité ». Elle, qui a battu le record de vitesse au sprint reçoit des louanges, moi des coups de bâtons, parce qu’en plus de répéter inlassablement que pour moi c’est trop facile, on me sermonne si j’ose exprimer tout haut ma joie d’avoir fait la meilleure moyenne de classe, parce que c’est de la vantardise, et que ça fera de moi un petit con prétentieux ». Ah…

Bien sûr, quant à ce premier défaut, on pourrait dire que si l’on étouffe la valorisation des résultats scolaires purs, c’est que la société se chargera déjà suffisamment de récompenser celui qui est bon dans les matières, plus tard dans son existence. Mais cet argument a un défaut majeur. Il oublie que l’enfance est l’enfance, que c’est à ce moment-là de l’existence que la personnalité se cristallise, et que le mal qui est fait à cette époque compte triple dans la suite du parcours. Ca ne sert à rien de prétendre qu’on le félicitera plus tard cet enfant, le mal est fait. Qui plus est, cet argument tient mal debout puisque ça n’est pas uniquement le système scolaire primaire et secondaire qui sont concernés par cet égalitarisme mentionné ici, mais l’ensemble du système social. Dire que l’enfant sera récompensé plus tard c’est oublier que les individus qu’il croisera sur sa route, peu importe la voie qu’il choisira, sont passés eux aussi par une école dans laquelle on leur a appris à se méfier des talents innés, si ce n’est même à les considérer comme une supercherie pure (« mais non… personne n’est naturellement plus ou moins intelligent, c’est le milieu social, c’est la famille, c’est les proches, c’est tout ce qui entrave l’égalité des chances ! »), les autres sont aussi passés par cette école qui ne s’intéresse plus au contenu des matières, au perfectionnement des capacités réflexives, mais uniquement à la sociabilité des élèves, leur capacité à fonctionner en groupe, à se conformer au groupe.

À ce stade de la réflexion il est important de préciser que remettre en cause la tendance égalitaire dans le système scolaire ne signifie pas s’empêcher de critiquer les méthodes d’évaluations, les critères et le contenu actuels des examens. Bien au contraire. Il est évident que la dictée, par exemple, est un mode d’évaluation dépassé, et qui stigmatise inutilement des enfants issus de contextes ne leur permettant pas de posséder ces connaissances là, d’autant plus que la société elle-même ne valorise plus suffisamment ce genre de qualités pour que leur rabâchage envers les enfants soit pertinent. Toujours est-il que ce qui doit être remis en cause, je pense, est le mode et le contenu de la compétition, et non le fait qu’il y ait une compétition en soi.

Ensuite, je pense sincèrement que ce système est une machine à broyer l’excellence, et crée des troubles psychologiques parfois profonds chez les individus doués. Car le fait est qu’en s’interdisant de récompenser les résultats scolaires, on déséquilibre violemment la maturation de l’enfant. Quelle piste donne-t-on à un enfant doué, quand des professeurs lui répètent inlassablement, croyant défendre l’égalité des chances et protéger les élèves moins bons : «tes collègues ont de la peine, c’est plus difficile pour eux. Ce qui signifie — mais puisque ta logique est excellente, tu le comprends très bien — que lorsque ces autres enfants réussissent quelque chose, tout leur entourage est fier, et les couvre d’amour, de cadeaux, et de reconnaissance. Mais toi, quand tu réussis quelque chose, tout le monde s’en fout, parce que tu es tout simplement meilleur, et que c’est DE TA FAUTE de ne pas mériter la reconnaissance ! » Hmm… Excellent. Excellent. Voilà la conséquence du comportement de tous ces professeurs qui ne comprennent rien à cela, et augmentent le déséquilibre psychique de l’enfant, qui creusent de plus en plus le fossé parce qu’ils martèlent dans la tête de l’enfant qu’en plus d’avoir trop de facilité il est égoïste parce qu’il dérange les autres, qui eux ont plus de difficultés. Donc cet enfant qui ne comprend déjà pas sa propre solitude se retrouve encore plus isolé. D’où vient sa facilité ? Est-ce SA responsabilité ? Est-il responsable du fait qu’il a reçu un patrimoine différent des autres ? Fait-on porter la responsabilité de ses beaux habits à un enfant de bonne famille ? Est-ce qu’on lui dit qu’il dérange les autres parce qu’ils sont pauvres et pas lui ? Qu’il faut qu’il arrête de porter des habits neufs ? Bravo, messieurs, mesdames, les pédagogues, de rendre coupable cet enfant d’être meilleur, et de préparer ainsi un magnifique terreau pour la dépression, l’auto-flagellation, les souffrances auto-infligées. Evidemment, qu’est-ce qu’on a pu croire ?

Tout enfant mérite de la reconnaissance, tout enfant mérite d’être félicité, peu importe sa facilité dans un domaine ou dans un autre. L’a-t-il choisi cette facilité ? Celui ou celle qui réussit très bien dans le sport, même dès le plus jeune âge, y a-t-il quelqu’un pour lui dire : « Pff, de toute façon pour toi c’est trop facile, aucun mérite ». Non ! Alors pourquoi agir ainsi par rapport à l’intelligence ?

Certes, on peut imaginer le cas d’un enfant doué qui reçoit chez lui les louanges qu’on lui refuse à l’école. Mais il me semble que ce cas de figure a plutôt tendance à renforcer les écarts sociaux que l’on croit diminuer par un système scolaire égalitaire, parce que dans la majorité des cas, une famille valorisant l’excellence scolaire, est une famille appartenant déjà à des sphères habituées à cela.

Enfin, j’ai l’impression que ce système n’aide en rien la réussite des minorités étrangères, bien au contraire. En apparence, on pourrait croire qu’un système scolaire égalitaire aura des effets bénéfiques sur l’intégration des élèves partant de situations familiales plus instables, ou d’une scolarisation élémentaire plus faible que les autres. Et pourtant… Une fois de plus, il ne faut pas sous-estimer la lucidité des enfants. Ils comprennent vite le fonctionnement du système dans lequel on essaye de les faire entrer. Ils voient que ce que valorise l’école n’est pas la vivacité d’esprit, les talents innés, la créativité intellectuelle, mais le travail répétitif, accessible à tous, où personne ne doit pouvoir être meilleur qu’un autre à quantité égale de temps passé pour les révisions, donc l’appris par coeur, le mécanique, le quantitatif, l’égalitaire. Les élèves en situation familiale ou migratoire compliquée, sont, probablement, parmi les plus sensibles à cette question centrale de la « facilité ». Ils cherchent leur place, ils cherchent à être reconnus, ils cherchent à prouver leur mérite. Cela me semble aller de soi qu’une école qui refuse, par principe, de valoriser la réussite scolaire pure, la compétitivité, de récompenser de façon méritocratique les résultats, comme on le fait pourtant si « naturellement » dans un domaine comme le sport, ne doit pas s’étonner si en retour elle voit ces élèves en question se tourner vers d’autres formes de reconnaissance, le sport, précisément, — un constat intéressant d’ailleurs, à ce titre, est d’aller voir dans une équipe de foot la vivacité d’esprit de certains jeunes, très doués, qui ont comme par hasard déserté l’école pour se consacrer uniquement à la culture physique -, et malheureusement dans un certain nombre de cas la crédibilité alternative qu’offre la délinquance, la bande, la rue. On pourrait bien sûr rétorquer qu’un système plus compétitif risquerait de mettre un nombre encore plus grand d’enfants sur le carreau… Peut-être… Peut-être pas… Mais ayons au moins le courage d’accepter qu’ils s’y mettent eux-mêmes, aujourd’hui, sur le carreau, parce qu’une fine intelligence, liée à un instinct de survie leur fait comprendre que les études, aujourd’hui, ne sont plus le chemin tant vanté de la réussite, mais peut-être, plutôt, celui de la médiocrité.

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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