Le concept d’or comme valeur-refuge, et la prolifération des discours qui entourent cette question aujourd’hui est le signe que notre société est malade.

Ceux qui ont hérité d’un patrimoine, ceux qui ont amassé une fortune durant de longues années de travail, ceux qui ont su faire fructifier leur pécule par des placements habiles, se demandent comment protéger leur trésor, et l’or semble être la meilleure option.

Tout commence par une image. Picsou est la version bande dessinée de la figure du capitaliste fou ayant perdu le sens de la vie. Seul, il plonge dans les bassins de son coffre rempli de pièces d’or. Personne ne le comprend. Il a vécu une vie d’aventures, participé à la ruée vers l’or, conquit Goldie par sa bravoure et sa force, sauvé sa famille restée en Ecosse grâce aux deniers amassés au fil de son parcours. Puis, installé, fortuné, désormais riche, quelque chose s’est brisé. Il est devenu l’être méchant, vil, maladif, replié dans ses montagnes d’or, qu’il demeure aux yeux de ses petits enfants. Autour de lui des gens vivent, lui n’a qu’un intérêt, se baigner dans ses pièces. Il vit chichement, ne possède rien, s’habille de guenilles. Il est fou.

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Picsou, par Don Rosa.

Un regain d’intérêt pour l’or

Aujourd’hui que les marchés financiers chancellent, que l’argent est créé par simple calcul d’équilibre monétaire, que le monde retient son souffle aux prémices d’une dépression que seul avait égalé le krach de 1929, on se pose la question de la valeur-refuge.

Ceux qui ont hérité d’un patrimoine, ceux qui ont amassé une fortune durant de longues années de travail, ceux qui ont su faire fructifier leur pécule par des placements habiles, se demandent désormais comment protéger leur trésor.

Bitcoin est une possibilité dont je ne parlerais pas ici, parce qu’à bien des égards le problème que je souhaite disséquer est le même que celui qui se pose pour l’or. Ceux qui comprennent l’importance du Bitcoin, savent très bien que le considérer comme la valeur-refuge absolue est une imbécilité. La seule question légitime, que je laisse ici en suspens, est de savoir à combien l’on valorise les qualités réelles que possède le Bitcoin en tant qu’invention du génie humain, dont la principale est sa sécurité. Et ça, personne ne peut le savoir. Sa faculté d’être une forteresse cryptographique lui donnera un jour un prix relativement stable, mais qui sait s’il se situera autour de 10'000 dollars/bitcoin, 100'000 ou 100 ?

L’or comme valeur-refuge

Ce qui m’intéresse ici c’est la question de l’or comme valeur-refuge. Il n’est pas bien compliqué de comprendre pourquoi l’or est considéré comme la valeur-refuge absolue. Il possède certaines qualités intrinsèques qui le rendent indétrônable dans ce rôle là, dont la plus puissante est symbolique. Car oui, ce qui fait de l’or le fantasme de tous les riches de ce monde avides de protéger leur fortune, c’est qu’il avait la même fonction pour les empereurs romains.

Depuis la nuit des temps ce métal fascine notre espèce, ce qui lui donne à la fois son pouvoir, et son potentiel diabolique de destruction totale et irréversible du coeur de l’homme, et des sociétés qu’il construit.

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Photo by Erol Ahmed on Unsplash

Car ce que ne vous disent pas les innombrables discours qui circulent à son sujet, tous, littéralement tous, issus du milieu de la finance elle-même, c’est que si l’or a toujours eu le pouvoir fascinatoire, et les propriétés physiques parfaites, pour en faire la valeur-refuge absolue, il a aussi toujours été le symbole du pire ennemi de l’âme humaine. C’est le mythe du veau d’or. Mais c’est aussi, et surtout, la raison pour laquelle dans n’importe quel conte, légende, religion, récit mythologique, le héros est toujours celui qui comprend que le véritable trésor n’est pas que le coffre rempli de pièces d’or mais la porte de sortie qui ouvre sur une campagne gorgée d’eau et de lumière où gambadent les enfants et dansent les jeunes adolescents qui préparent les générations futures. Celui qui choisit le coffre… Une caverne se referme sur sa cupidité maudite.

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Indiana Jones et la dernière croisade

À quoi me sert un lingot d’or si je suis seul au monde ? Je préfère un roman. À quoi me sert un lingot d’or si je suis malheureux ? Je préfère une fugue de Bach.

Bien sûr, il serait malhonnête de prétendre ne pas comprendre ce que l’on entend précisément par valeur-refuge. Une personne peut sécuriser sa fortune à travers l’or, puis l’échanger contre autre chose, parce que l’or conservera probablement sa valeur d’échange, chose qu’il a fait durant des millénaires.

Mais dans les discours qui s’écrivent aujourd’hui sur la meilleure façon de sécuriser son argent, il ne faudrait pas oublier que le fait même de le sécuriser n’est pas la fin en soi.

La fin en soi c’est de transformer cet argent sécurisé non pas en valeur-refuge, sinon l’on tombe dans l’erreur de Picsou, et tous les fous qui l’ont précédé, mais en valeur réelle.

La valeur, et non pas la sécurisation de sa fortune, est le seul horizon véritablement humain pour notre argent. C’est le seul qui garantisse qu’une société continue d’exister. Transformer une monnaie d’échange en valeur réelle est la seule option qui fasse du sens économiquement. Que l’on ait besoin d’une valeur-refuge, pour sécuriser cette monnaie d’échange un certain temps n’est qu’une étape.

Ce qui importe c’est que notre argent soit transformé en art, au sens large, c’est à dire aussi en artisanat.

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Photo by Ariel Leek on Unsplash

Nous devons bâtir des cathédrales, parce que contrairement à des lingots d’or elles ont guéri pendant des millénaires les tourments de milliards de fidèles. Nous devons composer des symphonies, parce que contrairement à des actions elles traversent l’histoire en remplissant d’amour et de lumière l’esprit de milliards d’êtres humains. Nous devons peindre des chefs-d’oeuvre, parce que contrairement à des obligations ils apaisent depuis des milliers d’années la soif de beauté du coeur des individus qui les contemplent.

C’est un monde de fous qui prétend que l’or est un refuge, et qui entend par refuge la destination finale de l’argent que ces mêmes fous ont amassé. L’or n’est un refuge pour personne. Le seul refuge pour un métal que la bizarrerie de l’homme a décrété comme tout puissant, c’est l’homme lui-même. Le seul refuge pour ceux qui possèdent une fortune aujourd’hui, c’est l’humanité. Si l’on n’est plus capable de comprendre ça, on peut dire, je pense, qu’on est foutus.

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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