Notre société investit dans le vide

Pour aider notre économie, nous devons développer notre imagination.

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Dans un sens, le problème de nos sociétés actuelles est qu’elles sont truffées d’investisseurs — tout le monde aimerait devenir investisseur — mais qui investissent dans le vide. Il y a trop d’investisseurs par rapport à la production réelle, et aux idées. Nous vivons dans un monde où le modèle de succès est d’investir, le moyen de générer de la richesse est d’investir, mais nous n’investissons dans rien, parce que la créativité est nulle, parce que les gens sont de plus en plus bêtes, paresseux, et privés de ressources. Ils sont privés de ressources à différents niveaux. Manque de culture, d’ouverture d’esprit, de connaissance de l’homme, et surtout le modèle est devenu tellement superficiel dans ses critères de sélection que les seules idées qui parviennent aux investisseurs sont celles de gens dénués d’intelligence, de sensibilité et de créativité, mais qui remplissent les critères formels et superficiels que la société a mise en place pour « juger » de la pertinence d’une idée (a-t-il un costard, maîtrise-t-il le jargon de la finance, a-t-il un business plan ?). C’est tout à fait logique puisque c’est un cercle vieux. Plus nous nous orientons vers une société d’investisseurs, plus les gens cherchent des garanties rapides et faciles, objectives et statistiques pour pouvoir être guidé sur l’endroit où placer leur argent. Résultat : on objectivise, donc on rend statistiques, donc superficiels, les critères de sélection. On ne juge plus l’idée mais la forme (la même chose est vraie de l’école, de l’université, du monde de l’emploi). Nous avons perdu l’intuition dans l’investissement, la sensibilité aux idées originales et intéressantes.

Le fait que des sociétés aussi grandes que les GAFA aient émergé est directement lié à ce qui précède. On pourrait croire que ces sociétés sont un contre-exemple à ce que je viens de dire, parce qu’on les encense comme étant des entreprises géniales, issues de l’imagination débordante et prophétiques de génies. Mais… Deux choses : premièrement la concentration immense des capitaux vers ce nombre limité d’idées montre bien la pauvreté créative de notre société à un point de vue global et… A-t-on vraiment l’impression que Facebook est le pinacle de l’intelligence, de l’imagination et de la créativité humaine ? Non… L’engouement planétaire pour une idée de ce type montre bien la pauvreté de notre imaginaire.

Nous en sommes arrivés au point suivant : une société qui fait fructifier du vide. Une société où l’on divise à l’infini les miettes de nos créations rares et pauvres, faméliques, quasi intangibles. Créer de l’argent, créer de l’argent, créer de l’argent, jusqu’à n’en plus pouvoir, et se greffer sur la moindre idée qui apparaît pour en sucer toute la substance jusqu’à la vider de toute sa vie. Peut-être y avait-il quelque chose d’original dans l’idée d’un Zuckerberg, mais la vitesse à laquelle elle a été pulvérisée par les parasites de l’investissement doit nous laisser songeur. Pour prendre une image, qu’est-ce qu’un incubateur à start-up, dans nos sociétés ? C’est l’illustration parfaite de tous les moyens techniques, synthétiques, artificiels, que l’on a mis en place pour garder artificiellement en vie des idées qui n’ont aucun avenir, qui n’ont pas la santé, la force, la vigueur, les poumons, pour survivre dans la nature.

Il est temps d’imaginer un autre modèle. Jugeons les idées qui nous sont présentées, et non le style vestimentaire de la personne qui nous les présente. Cassons les formes pour retourner au message. Cessons d’être si superficiels dans notre manière d’évaluer les projets, de vouloir systématiquement les faire rentrer dans des codes, des lois, des législations, des formulaires, des formules préfabriquées et des pirouettes d’expert en marketing justifiant son manque d’idées par un jargon ridicule. Arrêtons de réfléchir systématiquement en termes de profit, réfléchissons en terme de plaisir. Qu’est-ce qui nous ferait plaisir ? Quels sont les futurs que nous voulons voir s’accomplir ? Quelles sont les interactions que nous aimerions avoir entre êtres humains ? Facilité par quels services, par quelles applications ?

Pour que les gens aient des idées, il faut les stimuler à en avoir. À chaque fois qu’une idée nait, originale, neuve, inattendue, elle n’a pas encore de langage pour être exprimée. Notre modèle éducatif consiste à apprendre aux enfants les lois, les règles, les usages, la grammaire, qui leur permettront de reproduire inlassablement les mêmes formules, éludées, creuses, usées jusqu’à la moelle. Avant d’apprendre aux enfants à l’exprimer correctement, il serait bon de les encourager à continuer de créer leur propre monde, de le développer au maximum, quitte à apprendre plus tard le langage nécessaire pour le partager aux autres. Développer son monde intérieur, toujours. Mais les adultes aussi peuvent le faire. Se poser la question, ne serait-ce qu’une fois par jour : à quoi ressemblera une ville dans cent ans ? Quelle personne serai-je dans vingt ans ? Qu’est-ce qui rend les êtres humains heureux ? En quoi est-ce que je crois ? Voilà un exercice qui permet, enfant comme adulte, de nourrir son imagination, sa créativité. Et si possible écrire ses réponses, étape par étape, de plus en plus précisément à mesure que notre vision s’enrichit. Ou les dessiner, ou les mettre en musique ? Les partager avec ses amis pour nourrir nos discussions.

Malheureusement j’ai l’impression qu’aujourd’hui on préfère dire à un enfant que l’orthographe est la chose la plus importante pour sa réussite. On explique à un adulte que s’il ne contracte pas de troisième pilier sa retraite sera difficile…

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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