Le fait “d’en parler” est-il vraiment la solution à tous les sujets dont on se demande s’ils outrepassent les limites de la moralité ?

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Je lisais hier un article sur les « porn studies », où un intervenant utilisait, en substance, la formule suivante pour trancher sur la question de savoir si la pornographie a des effets négatifs, ou non, sur la société : le plus important est d’en parler.

Je m’interroge.

J’ai envie d’en revenir à une chose que disait Michel Foucault dans son livre La volonté de savoir, qui était le premier tome d’une histoire de la sexualité qu’il n’a malheureusement pas eu le temps de finir, et au passage je recommande vivement la lecture de ce livre, magnifique exemple de ce que permet la philosophie en termes de redéfinition des enjeux radicaux d’un débat. Foucault partit, pour écrire ce livre, d’un constat sur les débats qui entouraient la sexualité autour des années 70. Une génération entière se soulevait pour lutter contre les « tabous » qui entouraient la sexualité. La vieille morale, la vieille France, avait interdit toute allusion aux questions sexuelles dans le domaine public. Le moins on en savait sur ce sujet, le mieux c’était. Les secrets de chacun étaient bien gardés, enfermés à double tour dans l’armoire d’une intimité teintée de culpabilité chrétienne et de morale bourgeoise. Et les « jeunes » criaient en choeur qu’il fallait briser ces tabous, qu’il fallait oser parler de ces choses, les rendre public, les dévoiler, les assumer, rendre transparentes nos pratiques, nos tendances, nos envies, cirer haut et fort nos désirs. Soit. Foucault partit donc du constat que cette tendance existait dans la société qui l’entourait, mais prit la décision de la retourner, radicalement. En tant que penseur, il se permit de renverser totalement la question. Il se poserait donc la question, non pas de savoir pourquoi il existe un tabou qui frappe la sexualité, mais pourquoi voulons-nous à ce point que ce tabou soit levé. En d’autres termes, il transformait la question de départ qui était : pourquoi notre société cache-t-elle dans une certaine intimité les question liées au sexe, et en arrivait à : pourquoi veut-on à tout prix que les questions liées au sexe ne soient plus cachées, pourquoi cette obsession de la révélation, de la mise à nu de l’intimité ?

Je vous passe le résumé complet de cet ouvrage, extrêmement intéressant, où Foucault évoque, par exemple, la possibilité que notre volonté de savoir, c’est à dire cette soif de rendre la sexualité explicite, est peut-être une résurgence du modèle de la confession chrétienne, pour en arriver au point qui m’occupe aujourd’hui. Cet argument, que l’on entend à beaucoup de sauces différentes, selon lequel le plus important, en tant que société, c’est « d’en parler », c’est de « créer du dialogue », pour utiliser une autre formulation, est-il si neutre et inattaquable qu’il n’y paraît ?

Nous sommes ici face à un lieu commun, c’est à dire une logique automatique, toute faite, qui est utilisée sans aucune forme de sens critique, et qui cache complètement les présupposés qui la sous-tendent en donnant l’impression qu’il n’y a aucune prise de position là-derrière. Le danger est là. Lorsqu’on dit « le plus important c’est d’en parler », on ne remet plus en doute le fait que cette idée est discutable. Est-ce vraiment le plus important ? Faut-il parler de tout ? Tout le temps ?

Mon propos ne vise pas à stigmatiser une logique que notre société valorise, mais à pointer du doigt la possibilité de réfléchir sur quelque chose qui nous paraît trop souvent aller de soi. Et pour en revenir à l’application concrète de ce lieu commun à la question de la pornographie, je pense que cela soulève des questions intéressantes et que nos générations feraient bien de se poser. On peut se demander, par exemple, si le fait de parler sans cesse d’une chose augmente ou non le poids de cette chose dans la réalité (et notons bien ici que plusieurs positions philosophiques divergentes peuvent être défendues ; on peut dire que le fait de parler d’une chose la démystifie et la fait disparaître, on peut dire que le fait de parler d’une chose lui donne de la force, etc.). On peut se demander, aussi, comment notre société procède pour tracer la frontière entre les sujets polémiques mais desquels il faut parler, comme la pornographie, par exemple, et ceux qu’il faut taire à tout prix et desquels personne n’a le droit de débattre, la pédophilie par exemple. On peut se demander aussi si on n’a pas déjà basculé dans un modèle social où l’on nous fait croire qu’il existe un tabou autour des questions de sexualité alors qu’en fait l’argumentation qui devient de plus en plus interdite c’est celle qui consiste à vouloir que certaines choses restent tabous… Et ainsi de suite.

L’idée de dialogue me paraît saine. Je crois que la chose qui me dérange est que le dialogue est un art, au sens noble, et non un étendard au rabais que n’importe quel courant de pensée n’ayant même pas conscience d’en être un peut agiter au nom du lieu commun selon lequel « le plus important c’est d’en parler ». Dialoguer signifie avoir conscience de l’existence de l’autre, dans son intégrité. Et pour cela il est nécessaire de se connaître soi-même, dans ses propres limitations, dans ses propres faiblesses, et admettre que notre réalité est déjà un parti pris. Lorsque deux personnes parviennent à respecter la différence fondamentale qui les sépare, et sépare leur vision du monde, et, faisant preuve de tolérance, acceptent de partager leurs croyances respectives, en assumant que ce sont des croyances, d’un côté, comme de l’autre, alors il y a dialogue, et cela me paraît sain.

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