Quelle stratégie numérique pour la suisse ? Vol 1 : la situation actuelle.

Je réagis ici à la pauvreté des solutions rencontrées ces temps dans la presse.

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Photo by Jason Leung on Unsplash

Il est une question qui se pose de plus en plus dans les milieux touchés par la numérisation du monde : comment faire pour rester compétitifs, en Europe, face à l’ultra domination américaine et chinoise ?

Prouver la domination américaine n’est pas compliqué. Les GAFA possèdent la quasi entièreté du marché de l’échange, stockage, utilisation de l’information. La quantité de données qu’ils possèdent sur les utilisateurs du monde entier leur donne une puissance brute, quantitative, indépassable.

La domination chinoise est différente encore, et très sincèrement me dépasse. Elle opère dans d’autres régions que l’Europe, et possède un mode opératoire quelque peu différent, mais j’avoue ne pas en connaître assez sur le rayon pour développer ce point.

Une dernière chose à clarifier quant à la question de départ de cet article. J’ai dit l’Europe, comment l’Europe peut-elle rester compétitive, mais en réalité j’ai envie de dire la Suisse. J’ignore ce qu’est véritablement l’Europe aujourd’hui. Et si j’ai besoin de ce concept à un moment ou un autre de ma réflexion, ce sera surtout pour une Europe culturelle, et non politique. Donc commençons par réfléchir à partir de la Suisse.

Ce qui m’étonne, dans les réponses qui sont données aujourd’hui à cette question fondamentale formulée au premier paragraphe, est leur manque de diversité, et très souvent leur pauvreté stratégique. D’où proviennent ces réponses ? D’articles de presse, de blogs rédigés par des spécialistes, de conférences, d’experts économiques, d’autres sociologiques, d’autres techniques. De tous bords en réalité, d’un nombre élevé de sources différentes, mais chaque fois je vois la même réponse, si peu élaborée.

La réponse conventionnelle est : pour lutter contre la domination américaine et chinoise dans le secteur numérique il nous faut créer des entreprises faisant exactement la même chose que Google et Facebook, mais qui soient européennes. Non, sincèrement, j’ai lu cette réponse encore aujourd’hui (source : https://www.letemps.ch/opinions/un-champion-numerique-europeen), ce qui m’a poussé à écrire cet article d’une traite, de façon impulsive.

Peut-on imaginer un tel manque de stratégie, de tactique, de finesse dans une réponse publiée dans un journal romand de qualité tolérable ? Et pourtant, cela semble être la réponse de tous les experts, de tous les spécialistes. Il faut créer un mastodonte européen. Il faut d’abord punir les GAFA (cf : Margrethe Vestager) pour les affaiblir, les effrayer, et récolter une part du butin (stratégie digne d’une peuplade barbare qui capture un général romain et se dit que la tactique la plus subtile qu’elle soit à même d’élaborer c’est demander une rançon pour sa libération tout en l’humiliant pour bien préparer sa vengeance), ensuite enrayer leur industrie (cf : RGPD), puis enfin, roulement de tambour… les copier (cf : tout ce que vous pouvez lire en termes de stratégie numérique européenne, et si ce n’est pas le cas, merci de m’envoyer vos sources).

Bien sûr, je caricature, et je m’amuse à le faire. Bien sûr, les solutions cherchées et trouvées par les politiciens, et spécialistes, ont probablement des ramifications bien plus profondes, que je ne peux saisir. Bien sûr. Il n’empêche que je garde un sentiment d’inachevé dans toute cette histoire.

Alors quoi ? Que pourrait-on faire ? Que devrait-on faire ? Et bien, je vais en revenir à la Suisse. Parce que la Suisse, il me semble, a une carte à jouer là-dedans. Et j’espère qu’elle aura l’intelligence stratégique de ne pas être aussi “premier degré” que cette Europe en perte de pouvoir depuis maintenant longtemps qui par complexe d’infériorité et blessure d’orgueil joue au jeu de bander ses muscles le plus fort possible pour faire comme si elle pouvait lutter contre les USA sur le terrain de la force brute. Haha… Oui.

Pour amener ma réponse, j’aimerais amener une donnée supplémentaire au débat, qui, bizarrement, semble échapper à toutes les discussions récentes sur la stratégie numérique à adopter.

Nous disons aujourd’hui “data is the new gold”, et c’est bien la raison pour laquelle l’Europe, et a fortiori la Suisse, se réveillent pour essayer de redevenir compétitifs dans ce secteur. Mais il faut ajouter un élément à cet énoncé pour qu’il soit complet : “data on human behavior is the new gold”, ou différemment “data that leads to a better understanding of human being in order to control him is the new gold”. Et nous y voilà. Le programme “Free Basics” de Facebook, lancé en 2013, rebaptisé internet.org (https://info.internet.org/en/), vise, en gros, à fournir un accès internet aux régions qui n’en bénéficient pas encore. Mais dans quel but ? Récolter des données sur l’humain, pas sur la faune et la flore…

Alors certes, on peut objecter que Uber, par exemple, cherche à récolter des données sur les trajectoires et les déplacements humains, mais cette fois en rapport à l’optimisation d’éventuels modes de transport, et l’optimisation des villes. Ok, il est probable que certains géants du numérique décalent très légèrement leur définition des données importantes par rapport au cadre défini ci-dessus.

Mais voilà mon interprétation de la situation actuelle : on ne se situe pas sur le bon champ de bataille si on n’amène pas cette subtilité à la question de la récolte des données… “Data on human behavior”…

Et nous y voilà. Bingo. Le terme est posé. Behavior… Cela vous rappelle-t-il quelque chose ? Behavior…

Je vous aide. L’erreur, il me semble, des spécialistes et des technologues réfléchissant à la question de la stratégie à aborder pour lutter contre la domination américaine (j’abandonne clairement la référence à la Chine) est de ne pas comprendre que nous nous situons dans un problème qui a trait à l’histoire de la psychologie, avant tout !

Ces dernières années, l’essor des neuro-technologies, et les investissements immenses qui ont été fait dans les domaines des biotechnologies (cf : Blue Brain Project de l’EPFL) ont complètement aveuglés nos autorités sur un fait pourtant évident qui est que la bataille pour la compréhension du fonctionnement humain permettant un contrôle de ce dernier est actuellement totalement gagnée par des techniques bien plus simples et mille fois moins couteuses que des reconstitutions du tissu neuronal : une simple expérience d’envergure planétaire de psychologie du comportement à laquelle des populations entières aux quatre coins du globe participent quotidiennement et sans la moindre prétention à être rémunérés pour leurs services. J’ai nommé : Facebook.

N’en déplaise aux physiciens les plus “durs”, à tous les partisans de la biologie, des neuro-technologies, et des laboratoires aux instruments de mesure les plus pointus, le domaine du savoir qui amène les résultats les plus probants et efficaces en termes de compréhension des mécanismes de l’action humaine et du comportement de ce dernier est tout simplement la psychologie. Facebook, et Google dans une mesure quelque peu différente, sont les plus grands projets de psychologie comportementale que l’humanité ait connu jusqu’à aujourd’hui.

Ici s’arrête la première partie de cette série sur la stratégie numérique à adopter. En guise de teaser pour la suite, je refais le lien entre ma réinterprétation du “data is the new gold” et ce que je viens de dire sur la victoire au moins temporaire de la psychologie sur tous les autres domaines du savoir humain. J’ai dit “data on human behavior”, et j’ai insisté sur le terme behavior. Parce que ce terme a une histoire en psychologie. Il est même au coeur d’un des plus grands courants du XXème siècle : le behaviorisme. Et où commence cette histoire à votre avis ? Un indice : ce mot a des consonances anglo-saxonnes.

Au programme du prochain épisode nous remonterons à la source du behaviorisme pour comprendre ce courant de pensée, ses définitions, ses ambitions, ses ramifications jusqu’à l’époque présente. Je vous prépare un petit bonus ayant un lien avec le parcours scolaire de Mark Zuckerberg.

Puis nous verrons en quoi ce retour à l’école behavioriste peut nous permettre à nous, européens, et a fortiori nous autres suisses, de forger une stratégie numérique digne de ce nom, pour répondre aux géants qui nous font face de manière subtile, sans tomber dans l’erreur grossière d’essayer simplement de les copier. Ne l’oubliez pas, c’est une affaire de patrimoine, de traditions de pensée, d’héritage. Ca n’est pas un hasard si les américains se retrouvent aujourd’hui avec un projet comme Facebook. Mais ça n’est pas notre héritage à nous, nous avons mieux. Pour ceux qui possèdent quelques bases en histoire de la psychologie, pensez Küsnacht, pensez Zürich, pensez Vienne…

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