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Photo by bantersnaps on Unsplash

Un Etat responsable de tout est un Etat totalitaire

Soit nous en sommes arrivés au point où nous avons la prétention de contrôler la mort. Soit nous commettons l’erreur d’étendre à un point absurde les responsabilités, et les pouvoirs, des autorités publiques. Dans les deux cas, je trouve cela inquiétant.

Avertissement

J’écris sans filtre. J’admets ne plus savoir quoi penser. Les idées se bousculent dans ma tête et chaque jour apporte son lot de nouvelles données, remettant en doute les positions de la veille.

Je ne sais pas. Je ne prétends pas avoir la solution. Je souhaite simplement transmettre le maelström qui me traverse en ce moment. Pas pour ajouter au tumulte et au chaos ambiant bien sûr que non, mais pour offrir d’autres perspectives, dans l’espoir que l’une d’elles puisse résulter sur une solution intéressante.

Ajouter du bruit sur la cacophonie actuelle peut paraître contre-productif.

Pourtant je remarque une chose. Tout le bruit qu’on entend est généré par des voix qui prétendent avoir la solution. Il faudrait faire comme ci. Il faudrait faire comme ça. J’admets n’avoir aucune idée de ce qu’il faudrait faire. Et je me rassure en me disant qu’au milieu de ce bordel généralisé d’avis et d’opinions toutes plus péremptoires les unes que les autres, l’incertitude peut faire office de silence.

Et si l’on changeait de perspective ?

Voilà quelques semaines que mon cerveau n’a plus de prise sur le réel. Tout ce que je vois au quotidien me frappe comme autant de surprises qui font éclater tous les codes dans lesquels j’ai jusqu’à présent tenter d’enfermer le monde. Cette situation est une épreuve d’humilité. C’est dans ce genre de moments qu’on réalise pleinement les limites de l’esprit humain. Trop de facteurs rentrent en compte, trop d’éléments sont à prendre en considération. Le calcul est impossible à effectuer. À chaque fois qu’on s’approche d’un modèle, celui-ci nous échappe parce qu’une nouvelle information vient tout détruire.

Aujourd’hui, j’ai été frappé par la pensée suivante. Et si l’on se trompait de perspective ? Et si l’on avait oublié de prendre en compte une information, à la source de toutes les solutions que nous sommes en train de mettre en place, qui pourtant est capitale.

Depuis quelques semaines, tout se passe comme si chaque mort individuelle était la responsabilité de l’Etat et des autorités publiques au sens large. Nous sommes entrés dans une frénésie du chiffre. Chaque numéro qui s’ajoute à la liste nous fait donne l’impression d’une défaillance du système. Chaque individu qui s’éteint nous procure le sentiment de l’avoir abandonné, d’avoir raté, d’avoir échoué. C’est une perspective dangereuse qui est en train de s’installer à notre insu.

Soit nous en sommes arrivés au point où nous avons la prétention de contrôler la mort. Soit nous commettons l’erreur d’étendre à un point absurde les responsabilités, et les pouvoirs, des autorités publiques. Dans les deux cas, je trouve cela inquiétant.

La prétention de contrôler la mort

Commençons par la première hypothèse, c’est la plus conventionnelle. Il va de soi que nos sociétés ont un problème avec la mort. Cela fait des décennies que l’on s’accorde à dire que nous refusons de la regarder en face. Le sujet est on ne peut plus référencé, largement éludé, je ne m’arrête pas là-dessus.

Peut-être que la pandémie qui s’abat sur nous en ce moment est juste le révélateur que nous sommes allés trop loin dans la volonté de maîtrise, dans l’impression que nos technologies médicales font de nous des demi-dieux capables de contrecarrer les plans de la faucheuse. Il suffit de voir à quel point nous sommes obsédés par les “respirateurs”. Nous ne sommes pas loin de donner l’impression qu’on parvient avec ces outils techniques à réinsuffler la vie à un cadavre. Pardonnez-moi l’image. Et si on pouvait s’en procurer huit milliards, parviendrait-on à éradiquer la mort elle-même ? Jusqu’où allons-nous pousser le délire de surenchère technico-médicale ?

On essaie de faire le maximum, me dira-t-on. Non. Je suis navré. On essaie de se prouver quelque chose. La frontière est subtile, mais d’un côté et de l’autre de cette frontière il y a deux réalités parfaitement différentes. D’un côté des êtres humains qui acceptent de courir le risque que le bilan final s’alourdisse de centaines de morts, que leur famille aura pu dignement accompagner jusqu’aux derniers instants, et enterrer. Et de l’autre une obsession pour les chiffres, une toute puissance de la statistique “infléchie” dans laquelle on laisse mourir ceux qui viendront maladroitement grossir le numéro s’affichant sur nos smartphones chaque soir, dans le silence abyssal d’une bulle de plastique enveloppant leurs yeux qui n’ont pu dire aurevoir.

Vous la voyez la différence ?

La trop grande responsabilisation des pouvoirs publics

La deuxième hypothèse me paraît plus intéressante. Ce que je propose ici est un renversement de perspective. Aujourd’hui, il semble que chaque mort est à mettre sur le compte des autorités publiques comme un échec supplémentaire. Il semble que chaque décès soit une défaillance. Il semble que ce soit la responsabilité, et donc la faute, de l’Etat, si des êtres humains meurent. C’est faux.

Aucun être humain, aucun gouvernement, aucun pouvoir public, n’a créé ce virus. Ce virus est un fléau, certes, mais c’est un fléau naturel. Prétendre que l’Etat aurait dû se “préparer” à ça est de mauvaise foi. Si nos sociétés s’effondrent un jour et que l’on se retrouve dans un monde post-apocalyptique dira-t-on que suis-je actuellement un nigaud de ne pas être en train d’acheter des boîtes de conserves, des armes à feu, et de m’entraîner à survivre dans la forêt ? Non. L’argument de dire qu’on devrait se préparer à tout ne tient pas. Une fois de plus : nous ne sommes pas des demi-dieux ! Nous ne serons jamais “prêts à tout”.

Aucun chef d’Etat, aucun individu, aucun Parlement ou Conseil Fédéral n’a causé ce virus. Ce virus fait tout autant partie de la nature que l’eau, l’air, le feu. Les morts liées à ce virus ne sont pas la responsabilité des gouvernements, des collectivités, des services publics, des Etats. C’est la responsabilité de la nature. Ce que nous faisons pour contrecarrer cette nature parfois menaçante est toujours ce qui a fait de nous des hommes. Tant mieux. Mais une fois de plus, il y a une frontière fine entre deux mondes diamétralement opposés.

Dans le premier, nous agissons comme si ce virus aurait dû, ou pu, être prévu, géré, puis éradiqué, par la seule force des gouvernements, et que toute mort qui s’ajoute à la liste est une erreur de gestion, est une défaillance de nos systèmes. Dans ce monde nous nous entredéchirons. Le nombre de morts sur un tableau Excel devient l’étendard avec lequel affronter nos adversaires politiques. “Vous abandonnez les humains à une mort certaine !” “Vous ne comprenez pas les enjeux économiques de tout cela !” “Et si c’était votre grand-mère qui mourait ?” “Et si c’était vous ?”.

Dans ce monde nous nous mettons une pression infinie sur les épaules. Nous, espèce humaine, serions à charge du climat, de la biodiversité, des ressources naturelles, du paysage, et désormais de la régulation de la vie et de la mort. Nous nous écroulons sous la pression. C’est aussi simple que ça.

Dans le deuxième monde on partirait simplement du principe qu’à la base ce virus n’est la création volontaire d’aucun être humain, ni individu, ni gouvernement. Ce qu’il tue appartient à la nature. Ce qu’il tue est une conséquence de forces qui nous dépassent. Je ne dis pas cela pour proposer une sorte de fatalisme mystique où nous laisserions les choses se passer d’elles-mêmes sans la moindre intervention. Je dis cela pour changer de perspective de départ, de point de départ, pour les réflexions et les solutions futures.

Si l’on accepte que ce virus est une oeuvre de la nature, on accepte que les morts qu’il emporte sont aussi naturels que ceux que l’âge finit par emporter. Et qu’on ne me dise pas qu’il tue aussi des jeunes, ça va vous paraître absurde comme formulation, mais la mort elle-même tue aussi des jeunes. Songez-y. Si l’on accepte que ce virus est une oeuvre de la nature, alors ceux que nous sommes capables de sauver sont des prouesses de notre technique médicale ! Et c’est magnifique. Mais c’est une toute autre perspective de mettre les guérisons sur le compte de notre savoir-faire, ou de mettre les morts sur le compte de notre incompétence.

Aucun gouvernement n’est responsable des morts que ce virus fait. Aucun.

Restons calmes. Lucides. Continuons de réfléchir avec le plus de finesse et de clairvoyance possible. Ceci implique que l’on sache distinguer clairement ce qui est de l’ordre de la capacité humaine, de ce qui est de l’ordre du fantasme technico-scientifique de toute puissance. Ceci implique que l’on sache distinguer ce qui est prévisible et ce qui ne l’est pas, et qu’on se souvienne que l’Etat restera toujours en dernière instance un agrégat de plusieurs individus humains, eux-mêmes limités, ne possédant aucune ubiquité, aucun don d’omniscience, et que la plus grande erreur qu’un individu puisse commettre est de penser que l’Etat peut prévoir, et planifier, le cours de sa propre existence, ou de sa mort.

L’Etat n’a pas à vous dire l’heure à laquelle vous êtes censés vous réveiller. Réveillez-vous !

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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