Héros ou pas, personne ne mérite son sort.

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Dépité. Il n’y a pas d’autre mot. Ou alors dégoûté, profondément scandalisé par ce qui est en train de se produire sous nos yeux. Un individu ouvre la voie à la dénonciation des tyrannies modernes, c’est à dire d’états si puissants qu’ils peuvent espionner la majorité des êtres humains, dans n’importe quel pays, il nous donne les preuves de cet espionnage, il étale sous nos yeux des milliers de documents témoignant de la violence de ces régimes, des horreurs qu’ils pratiquent dans leurs soi-disant guerres démocratiques, des détournements de fonds, de la corruption politique, des mécaniques de contrôle des discours, des médias, des personnes. Un individu utilise une connaissance technique de la cryptographie et des réseaux hors du commun pour « espionner les espions », pour démontrer que nous vivons tous sous surveillance, pour essayer, un tant soit peu, de nous faire comprendre que ce que nous appelons l’occident libre est une vaste machinerie de contrôle et de censure, et cet homme est enfermé, détruit, psychologiquement torturé, réduit en lambeaux. Et ce contre toutes ces fameuses lois « universelles et internationales » censées lutter contre la torture, censées garantir les droits humains et la dignité. Un homme étale au grand jour une quantité sans précédent de preuves de culpabilité des états, et il est annihilé.

Il ne devrait y avoir aucune question à se poser. Cet homme devrait recevoir des distinctions journalistiques. Au contraire, il est mis à mort symboliquement. Mise à mort symbolique de laquelle une mise à mort physique et mentale est en train de découler, en ce moment même.

« Mais il a fait le jeu de la Russie, en publiant le dossier concernant Clinton pendant la présidentielle ! ». Est-ce vraiment le seul argument que l’on retient contre lui ? N’importe quel journal, en publiant n’importe quelle information fera le jeu de tel ou tel parti, de telle ou telle personnalité, entreprise, de tel ou tel autre état. Ceci n’est pas un argument. Ce qu’il y a derrière cet argument est un spectre agité par les Etats-Unis depuis la Guerre Froide, et qui regagne étrangement de l’efficacité aujourd’hui : la Russie est le grand ennemi commun. Mais c’est le grand ennemi de qui, au fond ? La réponse est évidente… Quant à nous, européens, sommes-nous vraiment si myopes que nous ne sommes plus capables de voir toute l’histoire que nous avons en commun avec la Russie ? Et sommes-nous vraiment si myopes pour ne pas voir que dans l’équilibre des forces internationales nous avons un million de fois meilleur temps de nous rapprocher de la Russie que de rester à la botte de l’empire anglo-saxon ?

Mais le noeud du problème géopolitique se situe là, à l’endroit exact où il rejoint la question d’Assange. Malgré les milliers de preuves accablantes de la toute puissance américaine, et de la capacité que possède cet empire de surveiller littéralement, avec les mêmes méthodes que celles de la Stasi, tous les individus, de toutes les nations, et d’utiliser ces renseignements pour asseoir leur autorité militaire et commerciale, guider l’opinion des peuples à travers la presse, façonner les allégeances et les conflits à travers les médias, malgré les preuves accablantes de tout cela, nous sommes encore assez hypnotisés pour qu’on réussisse à nous convaincre en disant que la Russie c’est le mal…

Il est légitime d’avoir des doutes. Il est normal d’avoir peur, de ne pas savoir si l’on est dans le juste ou dans le faux, et de craindre de se tromper quand on prend position dans un débat. Mais vraiment, quelle preuve nous faut-il de plus ? Nous avons le choix entre rendre sa liberté à un individu, seul, affaibli, isolé, qui de toute façon passera le restant de ses jours sous haute surveillance, peu importe où il sera sur terre, ou laisser faire un état tout puissant, un empire s’étendant aux quatre coins du monde, qui réussira une nouvelle fois à se faire passer pour le gentil, et réduira en miettes la vie d’un être humain jusqu’à ce qu’il n’en reste que poussière. Être humain qui, même si l’on peut tergiverser mille ans sur des détails de ses motivations et de ses pratiques, a permis au monde entier d’avoir accès à des vérités qui nous étaient honteusement cachées jusqu’ici. Comment justifier que l’on traite comme un meurtrier quelqu’un qui en a démasqué de bien réels ?

J’éprouve une tristesse immense, à être le témoin de la destruction précise et systématique d’un homme qui il y a sept ans était couronné de lauriers par la presse internationale pour avoir réussi à faire ce que personne n’avait eu le courage ou les moyens techniques de faire jusqu’ici : dévoiler la vie privée de l’empire qui a fait disparaître la notre.

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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