Vers une nouvelle définition du travail ?

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Photo by Jared Arango on Unsplash

Le rapport ultra complexe que notre génération entretient avec le travail est la conséquence d’un changement radical dans la définition de ce dernier.

Comment se fait-il que notre génération ait tant de difficulté à s’inscrire dans le monde professionnel ? Pourquoi ressentons-nous le besoin de changer de métier tous les ans ? Qu’est-ce qui fait que nous ne nous sentions pas « accomplis » dans les emplois que nous propose la société ? Pour répondre à ces questions, commençons par un détour dans l’oeuvre de Jung.

Dans ses écrits Jung a appelé « persona » notre image sociale. Tout être humain construit sa propre persona. Si je suis banquier, et que je ressens un certain plaisir à être reconnu comme tel, me promenant dans la rue, parce que je porte un costume, c’est ma persona qui s’exprime. Si je suis ouvrier, et que j’apprécie les salissures de mes vêtements comme la preuve d’un « vrai travail », contrairement à ces encravatés qui ne font rien de la journée, c’est ma persona qui s’exprime.

Ce que l’individu recherche en construisant sa persona c’est une reconnaissance sociale, c’est de s’inscrire dans le grand courant psychique collectif, de s’endormir sur son image de soi socialement stable. Cela le rassure, le réconforte, l’inscrit dans un système. Il existe chez Jung deux tendances principales dans la psychologie de l’individu : une tendance à développer son individualité, et une tendance à s’inscrire dans la collectivité. On pourrait dire : une tendance à la solitude et une tendance à la relation, pour caricaturer. Tout ce qui me sépare des autres et m’en distingue est de l’ordre de l’individuation, tout ce qui me fait exister aux yeux des autres et augmente ma relation à autrui est de l’ordre de la persona. En tant qu’individu, j’ai besoin de ces deux mouvements. J’ai besoin de développer les facultés qui me rendent absolument unique, mais j’ai besoin aussi d’être « reconnu » par les autres comme légitime. Et c’est de ce besoin là qu’il sera question ici, le besoin relatif à la persona, justement.

Mais quel rapport avec notre génération et son rapport complexe à la question du travail ? Et bien, il me semble que nous sommes une génération qui fait les frais d’un changement dans la définition même de travail, aux yeux de la société entière, et donc que nous éprouvons de la peine à construire nos « personas », ce qui nous plonge dans un état d’anxiété désagréable. Nous cherchons notre voie, dans le monde professionnel, nous cherchons l’emploi qui satisferait nos ambitions éthiques, nos valeurs d’entraide, de contribution au bien-être de l’humanité, nous cherchons le travail idéal. Mais en fait, que cherchons-nous exactement ?

Il est important de comprendre que l’individu ne peut pas construire, seul, son propre métier en s’attendant à ce que celui-ci satisfasse son besoin profond et très puissant d’exister aux yeux des autres. Puisque la persona n’existe qu’en rapport à la collectivité, donc aux autres, je ne peux pas construire de toutes pièces le travail de mes rêves et attendre qu’il me satisfasse dans mon besoin de légitimité sociale. C’est le serpent qui se mord la queue. Les sociétés, les groupes humains, « attendent » de l’individu qu’il sacrifie une part de son énergie à la collectivité. C’est l’image de la colonie de vacances : un groupe deviendra toujours hostile à celui qui ne vit que pour lui-même et ne participe pas aux tâches collectives. Nous attendons, en tant que société, que l’individu participe au bien-être du groupe. Voilà l’origine de notre besoin individuel d’exister aux yeux des autres, d’effectuer un travail qui soit légitime. Mais nous vivons une époque où le travail est en train de se redéfinir, et comme nous n’avons pas encore trouvé, collectivement, ce qui serait le travail légitime de demain, nous sommes perdus, en tant qu’individus parce que nous ne savons pas quel chemin prendre pour exister publiquement.

À la fois nous sentons que les vieux rôles sociaux, que les vieilles personas ont perdu leur prestige, et nous refusons de revêtir ces « loques professionnelles », mais à la fois les personas et les avatars professionnels du futur n’existent pas encore

Aujourd’hui, les personas « classiques » et stables sont en train de se dissoudre. Les « rôles sociaux », les métiers, tels qu’ils étaient définis par le passé ne nous conviennent plus. Nous cherchons une nouvelle définition du travail. Pour comprendre cela il suffit de se promener sur LinkedIn. Chaque jour apporte son lot de nouveaux « titres professionnels », de nouveaux avatars professionnels. La liste est infinie. Mais cette mode de l’auto-entrepreunariat, et de la construction de nouveaux métiers n’est pas le résultat d’une volonté particulière de certains partis ou de certains individus influents de « tromper les gens ». Cette mode résulte d’un véritable changement dans le tissu social, de la disparition du prestige et de la stabilité liée à certains rôles sociaux traditionnels. Beaucoup de métiers se dissolvent, et parallèlement à ça des métiers nouveaux émergent, qui n’existaient pas, et dans lesquels la part de psychologie collective les comprenant, et les « stabilisant » en leur attachant un montant de crédit superficiel, est encore faible. Les individus sont contraints d’essayer de créer leur propre avatar professionnel tout seuls. Le problème est que du point de vue de la psychologie collective les choses ne peuvent se passer ainsi. Pour qu’un avatar, une persona, choisie par un individu, puisse fonctionner comme elle le devrait, il ne suffit pas de créer ce nouvel avatar, reposant sur nos propres goûts personnels, et « attendre » que cet avatar ait du crédit dans la psychologie collective. Ça ne se passe pas comme ça. D’où une génération perdue, qui se cherche, anxieuse, toujours à la recherche de « sens », de « valeurs », dans sa profession. À la fois nous sentons que les vieux rôles sociaux, que les vieilles personas ont perdu leur prestige, et nous refusons de revêtir ces « loques professionnelles », mais à la fois les personas et les avatars professionnels du futur n’existent pas encore. Certes nous pouvons nous prétendre tel ou tel statut, nous pouvons façonner des images de nous à présenter aux autres qui nous semblent pertinentes et dignes d’intérêt, mais tant que l’énergie collective n’a pas conféré de la valeur à ces statuts, ils ne rempliront pas leur rôle de sécurisation pour nous.

Le problème n’est donc pas que nous soyons une génération capricieuse, qui voudrait accorder toutes ses valeurs individuelles avec ses valeurs professionnelles, en d’autres termes opérer une fusion entre le moi profond et personnel et le moi social et collectif. Toute génération a fait cela, parce que c’est là le fonctionnement normal de la psyché. Le problème n’est pas là, le problème est qu’il existe de moins en moins de secteurs de l’emploi, et donc de statuts professionnels particuliers, qui possèdent encore du crédit aux yeux de la collectivité, et qui apportent donc le réconfort attendu de ce moi professionnel. Mais que s’est-il passé ? Et pourquoi les métiers du passé, l’organisation sociale tout entière du passé, ne nous conviennent-ils plus ?

On peut très bien imaginer que dans dix ans, une personne qui passe trois heures par semaine à faire du piano et donc réduise conséquemment son besoin frénétique de consommer, soit considérée comme un personne ayant bien « travaillé »

Les générations qui nous ont précédées valorisaient un « travail » défini comme la participation de l’individu à la collectivité en termes de productivité matérielle. Un vrai travail était un travail qui produisait des biens consommables par les autres. Que ce soit dans les métiers du secteur primaire, où la production de matière est évidente, ou dans les métiers du secteur tertiaire, où les services prennent la place de la matière, on définissait l’emploi comme la création d’un produit qui puisse être consommé. Après tout, un juriste, comme un maçon, créaient un bien qui puisse être consommé par la collectivité : on consommait la maison construite par le maçon, et on consommait la protection offerte par le juriste. Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, et donner une nouvelle définition du travail applicable à nos sociétés, deux pistes s’offrent à nous.

Soit on part du principe que le collectif valorise toujours le travail comme production de matière, mais selon des critères légèrement différents qui incluent maintenant sa valeur « éthique », sa « responsabilité écologique », « humaine », et ainsi de suite. On aurait simplement ajouté un ingrédient à ce que l’on consomme comme produit du travail. Dans cette piste là, on pourrait dire que peu de choses ont changé. Ici, le problème serait simplement que puisque nous n’avons pas encore tous les emplois « éthiques » et « responsables » à pourvoir, les gens se retrouvent perdus parce qu’ils ne peuvent se rattacher à un emploi qui les rassurerait au sens de la psychologie collective. Dans ce cas de figure il « suffirait » d’attendre que les postes éthiques se créent et qu’il y a en ait suffisamment pour tout le monde, auquel cas on aurait bientôt accès à des nouvelles personas pour nous sentir légitimes et accomplis, et être rassurés. Le « problème » de cette piste est qu’elle ne prend pas vraiment en compte l’idée d’évolution large de la psychologie humaine, qu’elle voit la transition actuelle comme une transition relativement superficielle (on a juste quelque peu, voire presque pas, modifié les critères de la personas, mais rien de complètement fou ni révolutionnaire).

Mais il existe une autre piste. Selon celle-ci, il y a eu une réelle « révolution » dans la question de la persona, depuis l’époque de Jung. Dans cette piste on pourrait dire qu’aujourd’hui, la psychologie collective commence à valoriser un tout autre type de « travail » que la génération précédente. Ce travail pourrait être défini comme « travail sur soi ». Ainsi on aurait une nouveauté historique dans l’évolution du psychisme humain, où le collectif commence à valoriser le travail sur soi de l’individu. Dans ce cas ce qui serait valorisé serait un travail qui ne crée pas un bien de consommation pour les autres, du moins pas directement, mais une meilleure utilisation de nos ressources internes, qui pourrait ensuite avoir des bénéfices sur les autres, ou même sur le monde. Pour prendre une image, si je passe du temps à développer ma créativité et mes capacités expressives, je suis plus épanoui, j’ai donc moins besoin de consommer des produits tels que vêtements, objets, nourritures trop complexes, et donc je réduis du même coup le « délire productiviste » dans lequel nos sociétés sont enfermées. On peut très bien imaginer que dans dix ans, une personne qui passe trois heures par semaine à faire du piano et donc réduise conséquemment son besoin frénétique de consommer, soit considérée comme un personne ayant bien « travaillé ». Le rôle social de chacun serait de faire ce travail là. Le « devoir » de chacun serait de faire ce travail là. Ceux qui le feraient le plus verraient leur persona renforcée.

En même temps, cela pose un danger évident qui est que plus ce travail sur soi deviendra une image sociale, donc un « rôle » à endosser pour être légitimé dans la psychologie collective, plus on aura tendance à publier, à communiquer, à démontrer que l’on fait ce travail, jusqu’à se « perdre » (comme on le faisait dans la persona précédente) dans ce rôle social. On aura donc le hiatus entre « libre expression de nous dans une individuation saine » (passant par l’exercice de l’art ultra personnel, donc difficilement communicable, culture de sa propre intériorité et originalité, donc difficilement communicable aussi) et « posture sociale de travail sur soi », qui sera très souvent du pur apparat. La personne équilibrée étant celle qui passe réellement du temps à s’analyser, tenir un journal, travailler son expression originale et première (chose que l’on ne peut faire que dans la solitude, par définition) et communique occasionnellement là-dessus dans le but de récolter le bénéfice en termes d’image sociale de ce travail là. La personne déséquilibrée sera celle qui gesticule en tous sens en criant haut et fort qu’elle ne fait que se développer elle-même et travailler sur elle, alors qu’elle passe en fait son temps à communiquer là-dessus (et donc pas à s’individuer dans la solitude nécessaire à ce processus). Il existe beaucoup de situations intermédiaires très intéressantes entre ces deux extrêmes. On peut imaginer, par exemple, les individus qui cultivent à fond leur individualité sincère, profonde, réelle, authentique, mais sont absolument incapables, ou refusent, d’établir une communication là-dessus. Leur parcours est noble, mais ils souffrent injustement de ne pas oser récolter les fruits de leur travail en termes d’image sociale, exactement de la même manière qu’aurait souffert il y a 80 ans quelqu’un qui aurait perfectionné tous les jours son art de l’ébénisterie, tout en refusant d’être payé pour ses réalisations sous prétexte que cela entacherait son art.

Même si on imagine qu’il y a un tournant majeur dans la psychologie collective et que cette dernière est en train de plus en plus de valoriser le travail sur soi comme un travail légitime permettant aux individus d’être socialement légitimés, il n’en reste pas moins que nous n’en sommes pas encore là. Nous oscillons entre cette nouvelle tendance de s’afficher publiquement plutôt sous l’angle de nos valeurs, croyances et « soft skills », et un héritage du passé faisant de la seule « persona » légitime celle qui passe par un « emploi » au sens précédant du terme. Est-il possible qu’à l’avenir le travail sur soi devienne la forme de travail la plus légitimée ? Comment cela serait-il possible ? Seulement dans la mesure où l’on arrive à voir les bénéfices que cela apporte réellement à la communauté. Or, pour l’instant, ces bénéfices sont « indirects », c’est à dire qu’il n’y a pas encore de valeur immédiate, matérielle et tangible comme résultat de cela. Quelqu’un qui « s’individue » s’impacte plus lui-même qu’il n’impacte les autres, pour l’instant. Mais ça n’est pas entièrement vrai, puisqu’il y a au moins deux bénéfices « directs » à cela : diminution du recours aux soins psychologiques, diminution du recours à la médecine. Pour l’instant, la stabilité psychique, bien qu’elle prémunisse contre le besoin d’avoir recours à tous types de thérapies qui peuvent avoir un coût social, n’est pas encore considérée comme ayant des bénéfices sur la santé physique. Mais à ce niveau-là, un tout léger changement de paradigme pourrait avoir des conséquences énormes. Il suffit d’une seule étude sérieuse qui prouve l’implication psychique dans un grand nombre de problèmes considérés encore aujourd’hui comme « mécaniques » pour que tout se transforme. À partir du moment où les problèmes de dos, par exemple, peuvent être mis sur le compte d’un léger déséquilibre psychique, alors les personnes en bonne santé psychique, et donc le travail d’individuation qu’elles ont accompli, deviennent extrêmement valorisées.

Ceci constitue un nouvel angle d’approche à tout ce qui précède. La psychologie collective du XXème siècle valorisait le travail au sens de création de biens matériels, le XXIème siècle valorisera probablement le travail au sens de création de bien-être psychique, ou en d’autres termes considérera le travail que chacun doit faire sur sa propre santé comme étant le travail le plus légitime. On peut imaginer, par exemple, un modèle dans lequel il existe un revenu de base universel, et que la part la plus « importante » du travail de chacun en vue de la collectivité est le fait de se maintenir en bonne santé physique et psychique. On mettrait ainsi les gens en mauvaise santé face à leurs propres responsabilités, au même titre qu’on a pu mettre dans le siècle précédent les gens au chômage face à leurs responsabilités. Bien sûr, on sent quelque chose « d’immoral », pour l’instant, à « juger » les gens sur leur bien-être. Mais en même temps c’était tout aussi immoral de juger les gens sur leur volonté, ou leur capacité, de travailler. Bien sûr, il existera des cas de figure qui impliqueront des problèmes génétiques et mécaniques fondamentaux, et qui permettront aux personnes touchées de bénéficier de l’aide collective, mais une majorité sera responsable de sa « grande santé ». Et comme cette santé est psychosomatique, certains travailleront plus facilement sur le côté psychique et d’autres le côté physique seront leur prédisposition, l’un contrebalançant l’autre comme cela a toujours été le cas.

Il n’y a pas de raison que le travail sur soi ne puisse pas être « comptabilisé » dans une certaine mesure. Cela posera un problème de quantification, et il y aura des abus et des biais à ce niveau là, mais ça n’est pas un problème en soi. Du point de vue moral non plus il n’y a pas de souci puisque l’idée de quantifier un travail mécanique est encore bien plus absurde. Et ça n’a jamais choqué moralement que l’on fasse des feuilles d’heures. Ça serait ici la même chose, mais avec des ateliers créatifs, des sessions de mouvement et de développement physique et mental.

Peut-on imaginer un salaire de développement de soi ?

Conseiller, rédacteur polymorphe, Medium est mon espace de réflexion, d’anticipation des tendances, de futurologie.

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